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"Il y a tant de ces femmes qui rampent..."


Je n'ai même plus envie de regarder par la fenêtre - il y a tant de ces femmes qui rampent, qui rampent à une de ces allures ! 
Cette phrase à elle seule pourrait résumer le sens profond de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman La Séquestrée originellement intitulée The Yellow Wallpaper. Si je cite le titre original, c'est que, plus mystérieux, il semble mieux correspondre à l'atmosphère étrange de ce récit certes court mais révélateur d'une vérité piquante qui touche les femmes des XIXe et XXe siècles.


Ce livre se situe avant tout dans la lignée des grands noms tels que Maupassant, Poe ou encore Ken Kesey. L'atmosphère y est indiscutablement fantastique, dans le sens où si tout nous semble bien réel dans l'univers du récit, des phénomènes étranges voire même inquiétants ne tardent pas à se manifester et, dès lors, le lecteur se trouve bien incapable d'exprimer avec certitude son point de vue sur la situation. Rêve ? Délire neurasthénique ? Réalité ? A nous de juger mais comment faire avec si peu d'éléments à notre disposition ?


A la manière du Horla, The Yellow Wallpaper se présente sous la forme d'un journal intime, tenu en secret par un jeune femme mariée qui nous invite dans son intimité à travers un récit écrit avec la simplicité d'une première personne. Nous suivons donc ses pensées qui évoluent au fur et à mesure de la nouvelle. 



Mais là où le journal intime rejoint Vol au-dessus d'un nid de coucou, c'est quand la jeune femme nous apprend qu'elle se trouve isolée dans une maison de campagne, loin de toute activité sociale et surtout de son nouveau-né, et cela, sur les conseils d'un médecin qui estime que le seul moyen de calmer ses crises de nerf est de l'éloigner de la fréquentation des autres afin qu'elle puisse se reposer au calme, avec interdiction de trop dépenser d'énergie. C'est comme cela que la jeune mère se retrouve envoyée dans une maison isolée, privée d'occupation - et surtout de tout acte d'écriture que l'aliéniste juge nocif car privilégiant la folie en laissant libre court à l'imagination -, forcée à passer ses journées au lit, enfermée dans une chambre tout droit sortie d'un film d'horreur, avec barreaux à la fenêtre et surtout ce fameux papier peint jaune hideux, recouvert de tâches étranges, qui recouvre le mur. Petit à petit, la jeune femme va commencer à décrypter le mystère de ce papier peint, cherchant à en comprendre le sens caché, ce papier peint qu'elle déteste depuis le premier jour et qu'elle cherche malgré elle à apprivoiser afin de pouvoir se libérer de sa sensation d'oppression. Parce que dans cette chambre, comme on peut l'imaginer, elle étouffe au lieu de respirer à nouveau...


Si cette nouvelle touche au fantastique à travers la décoration lugubre de cette chambre, il n'en reste pas moins que ce récit est en partie autobiographique. Charlotte Perkins Gilman, comme son héroïne, a eu à subir pendant trois mois, en 1887, le "traitement" d'un médecin aliéniste qui l'a littéralement anéantie à coup d'isolement social et de privation d'activité ou de travail. Peu à peu, Charlotte a senti que sa légère dépression commençait à se transformer en une véritable neurasthénie, la maladie se trouvant encouragée par la solitude et l'inaction imposée par son médecin. Ce récit, c'est contre cette médecine incompétente et intransigeante qui naît vers la fin du XIXe siècle qu'elle l'érige. 


Contre l'engouement nouveau des médecins pour la folie ? Pas seulement ! Car avant tout, ce récit a pour but de dénoncer l'emprise que les hommes (médecins comme maris) ont sur les femmes. Ce qu'elle dénonce, c'est la place que les femmes sont censées occuper dans la société, à une époque où le féminisme est un phénomène à peine naissant au milieu d'un monde où l'homme est un dominant. C'est l'époque où la femme a un rôle bien défini (mais défini par les hommes, évidemment) qui est celui d'être une épouse et une mère exemplaire, toujours là pour son mari et ses enfants, en sacrifice perpétuel de son existence. Une femme n'a pas le droit - car elle n'a pas le temps - de travailler ! Elle n'a pas non plus le temps d'écrire ! Non, puisqu'il faut qu'elle s'occupe de ses enfants, qu'elle tienne correctement la maison (home sweet home) et encore qu'elle prépare le repas pour le retour du mari ! A cette époque, c'est bien simple : la femme doit nier son individualité ! Tu seras opprimée ou tu ne seras point, voilà le mot d'ordre de l'époque pour les femmes !


A travers la pression que le médecin exerce sur elle, à travers le contrôle que John opère sur sa jeune épouse alors qu'elle vient à peine de donner la vie, c'est bien le sort misérable des femmes dont traite Charlotte Perkins Gilman dans cette nouvelle. D'autant plus qu'elle-même n'a cessé dans sa vie de subir l'oppression de cette société arriérée qu'est celle de l'Amérique des XIXe et XXe siècles. Abandonnée par son mari, sa mère, seul modèle laissé à Charlotte, n'aura de cesse de se comporter en femme soumise à ce dernier pourtant parti définitivement de la maison en abandonnant sa famille. Cette femme brisée vivra dans la dépendance de cet être absent et, pour ne pas que sa fille soit elle aussi la proie de la désillusion et de la souffrance dans sa vie future, elle lui retirera sa tendresse et son affection afin de l'endurcir. En privant sa fille du droit d'écrire alors que Charlotte se livre librement à son imagination depuis l'âge de dix ans, elle est également celle qui pose la première pierre de cette séquestration dont sera victime Charlotte une bonne partie de sa vie. Pourtant, cette dernière trouvera quand même la force de se libérer en prenant la douloureuse décision de se séparer de son mari et de partir avec sa fille du domicile familial lorsqu'elle jugera le contrôle que son marie exerce sur elle intolérable. 


Cette "Séquestrée", ce n'est donc pas seulement la jeune héroïne de The Yellow Wallpaper, c'est aussi Charlotte Perkins Gilman elle-même et, plus encore, toutes ces femmes qui ont eu à subir - ou qui subissent encore aujourd'hui - le joug des hommes.

Au nom de toutes "ces femmes qui rampent", pour reprendre les mots de Charlotte Perkins Gilman, ou qui ont rampé, cette nouvelle mériterait d'être connue davantage car son auteure a sa place aux côtés d'écrivains majeurs sur le sujet tels qu'Edith Wharton et je ne sais pas vous, mais moi je compte bien me procurer très prochainement l'autobiographie The Living of Charlotte Perkins qui propose le récit de la destinée tragique d'une femme livrée à la violence de la société du siècle derniers...

Lyra

P. S : La citation utilisée est tirée de la nouvelle La Séquestrée publiée chez Libretto (p46)

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